La gloire n’est pas plus le but vrai du Héros que le bonheur n’est le but vrai de l’homme.

L’un et l’autre n’ont qu’un but, la fonction accomplie, c’est-à-dire le devoir.

Pour le héros, fonction accomplie signifie mission remplie.

Sur cette terre la fonction est donnée à tous, la mission à quelques-uns.

Les esprits secondaires se satisfont de la fonction. Philosophes, ils se laissent « aller doucement à la bonne loi naturelle ». Poètes, ils chantent comme l’oiseau. Les esprits de premier ordre ont de plus grandes affaires.

S’ils se bornaient à ce gazouillement, ils sentiraient que Dieu est mécontent.

La destinée ne doit pas être prise avec nonchalance.

Quiconque sait faire usage de la pensée finit par s’apercevoir qu’il n’y a point de choses indifférentes, et toute méditation dans un esprit sain et droit se termine par un éveil confus de responsabilité.

Vivre, c’est être engagé.

Pour l’homme normal, la fonction dirigée par la conscience, c’est l’accomplissement du devoir.

Pour le héros, il faut quelque chose de plus, car il est homme plus héros.

Pour lui, la fonction doit être héroïque. Elle doit se faire mission.

Elle doit être dirigée par la Vertu.

La Vertu ?

Oui, ce que nous entendons ici par vertu, ce n’est pas cette simple probité des actes qui fait la bonne vie, qui est la règle de conduite de tout homme bien né,  et pour les âmes honnêtes une sorte de respiration naturelle.

C’est une autre chose, moins exacte et plus grande. La vertu propre au héros, c’est la haute exigence. C’est un tracé du devoir empiétant sur le sublime. C’est une ardeur profonde du cœur partagée par l’esprit, c’est l’éternelle insomnie de la volonté couvant le bien, c’est devant le mal divisant et régnant, une aspiration presque irritée à l’harmonie universelle ; c’est l’effort qui imprime l’élan, c’est l’embrasement du beau et du juste, c’est une fournaise intérieure de pensées vraies, c’est une préméditation démesurée qui fait du philosophe un apôtre et du poète un prophète. C’est cette conscience en flamme. Au besoin un peu de folie dans le sacrifice.

Préméditation, tout est là. C’est une loi pour le héros. On n’est l’archange qu’à ce prix.

C’est hommes-là qui font ces choses, ces pères des chefs-d’œuvre, ces producteurs de civilisation, ces hauts et purs esprits, quel moi ont-ils ?

Ils ont un moi incorruptible parce qu’il est impersonnel. Leur moi, désintéressé d’eux-mêmes, indicateur perpétuel de sacrifice et de dévouement, ce moi les déborde et se répand autour d’eux. Le moi des grandes âmes tend toujours à se faire collectif.

Les héros souffrent la souffrance extérieures, ils saignent tout le sang qui coule ; ils pleurent les pleurs de tous les yeux ; ils sont autrui. Autrui, c’est là leur moi. Vivre en soi seul est une maladie, l’âme est astre et doit rayonner. L’égoïsme est la rouille du moi. Le moi nettoyé d’égoïsme, voilà le bon intérieur de l’homme.

Ce moi donne deux conseils : être et servir.

La compassion est juste, la compassion est service.

Quand le mot « amour » est dans la nuit, il se prononce compassion.

Fraternité implique compassion parce qu’il y a un grand frère et un petit.

Avoir de la compassion, cela suffit pour la plénitude d’une âme.

Avoir de la compassion, c’est sans doute la plus grande fonction de Dieu.

Les héros ont de la compassion, c’est pour cela qu’ils sont les héros, ils sont les grands frères.

Les héros au-dessus de l’humanité ouvrent les ailes et joignent les mains.

Texte extrait des Fragments philosophiques 1860-1865 de Victor Hugo

Adapté par Rodrigue Saint-Just et Florence Breton