Parce que le monde financier tel qu’il fonctionne aujourd’hui a atteint ses limites, les monnaies locales fleurissent à travers l’Europe depuis la crise de 2008. Elles sont le signe d’un nouveau rapport à l’argent et d’une recherche de solidarité, d’éthique et d’échanges humains dans une économie relocalisée.

Utiliser les monnaies complémentaires est une façon de soutenir l’économie locale, mais il s’agit aussi d’une démarche pédagogique pour transmettre un message. Ce message conduit à des questions et à des discussions de fond sur le sens de l’argent comme en témoigne l’excellent débat vidéo ci-dessous « Quand l’argent change d’odeur ».

Dans ce débat profond et passionnant, Christian Arnsperger, professeur d’anthropologie économique à l’université de Lausanne et Guillaume Noyé, représentant du Chat Noir, une entreprise adhérente à la monnaie Léman, commentent l’évolution de notre rapport à l’argent à travers l’expérience de deux monnaies complémentaires existantes en Suisse : le Léman et le WIR.

A chaque monnaie, sa vision du monde

Jeune monnaie alternative, le Léman circule depuis 2 ans en Suisse et en France, plus précisément à Genève, Lausanne, dans le pays de Gex et même du côté de Thonon et d’Evian. Aujourd’hui, près de 400 entreprises, artisans et commerçants ont signé une charte éthique et se sont engagés dans l’aventure pour favoriser une économie locale et éthique de consommation générale.

Très différent, le WIR existe depuis 83 ans et rassemble 45 000 entreprises suisses. Venant de Bâle, cette monnaie virtuelle « business to business » contribue beaucoup à la stabilité de l’économie suisse. Le WIR est aussi une banque sans but lucratif. Si, si, c’est possible !

Ainsi, les monnaies complémentaires représentent une façon de soutenir ce que nous aimons. L’argent devient un effort collectif pour faire vivre certaines valeurs, promouvoir l’économie sociale et solidaire, l’écologie, l’économie locale et responsable…

Alors que les monnaies nationales, émises par le secteur bancaire sur la base de l’endettement, induisent un besoin de croissance perpétuelle. La dette crée un asservissement à l’argent qui est désormais inscrit dans l’ADN des monnaies nationales, puisqu’elles sont créées sur la base du prêt à intérêt et nous obligent à générer toujours plus d’argent.

Ce système suscite une idéologie de l’argent, « l’argent devient le Dieu de la société occidentale comme si le capitalisme était une sorte de spiritualité de substitution, une spiritualité du matérialisme » qui pousse à une croissance économique sans fin et à une accumulation de biens matériels.

Il nous faut ré-apprendre à séparer l’argent d’un côté de l’asservissement à l’argent de l’autre. Les monnaies complémentaires montrent qu’il est possible de créer et de faire circuler l’argent autrement que par le système du prêt à intérêt.

Elles nous rappellent que la monnaie est une création humaine. Et en tant que telle, nous avons le pouvoir de la changer pour que l’argent serve à construire une société sur la base de valeurs positives.

Secoué par des crises de plus en plus profondes et inscrites dans sa logique même, le capitalisme ne cesse de nous surprendre à la fois par son absurdité et par sa capacité à perdurer.

Comment expliquer la persistance de l’aliénation dans nos sociétés, si ce n’est par une ” fixation ” collective sur une logique destructrice ? Et comment y remédier ? La réponse, nous dit l’auteur se situera dans un véritable sursaut citoyen. Nous avons besoin de “militants existentiels” capables de s’arracher spirituellement à une logique économique qui a cessé de tenir ses promesses. Cette nouvelle forme d’action politique est à notre portée à tous, si nous acceptons de remettre en cause les évidences éculées du capitalisme et de questionner les existences que nous menons en son sein.